Forum Social Maghrébin, vers un Maghreb des peuples ?

La première édition du Forum Social
Maghrébin, qui se tiendra du 25 au 27 juillet prochain au Maroc, se
prépare dans un climat de tempête sociale qui souffle actuellement sur
la région. Le Croco a rencontré Driss El Korchi (administrateur de
Naoura et membre du comité de suivi du Forum Social Maghrébin) qui nous
en explique les enjeux dans ce contexte.

Le Croco : Ces derniers mois, les émeutes et les manifestations se
multiplient en Tunisie, au Maroc et en Algérie. Que se passe-t-il ?

Driss El Korchi :
En fait, ce sont différentes choses qui se passent parallèlement et ces
phénomènes ne sont pas neufs. En Algérie, ils sont récurrents depuis
plusieurs années. Au Maroc, cela fait un moment, par exemple, que les
jeunes diplômés organisent régulièrement des sittings devant le
Parlement ou les bâtiments des autorités publiques. En Tunisie, le
mouvement de grève entamé dans les mines de Gafsa depuis plusieurs mois
a débouché sur de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Un
mouvement contre la cherté de la vie, impulsé par les bases des
syndicats, les associations de proximité et les organisations de
Défense des Droits Humains, s’est développé un peu partout dans les
pays du Maghreb car les populations sont de plus en plus touchées par
la pauvreté dans des sociétés polarisées, tant économiquement que
socialement. La société maghrébine se caractérise en effet par de très
grands écarts de richesse entre pauvres et riches. Ces dernières
années, le phénomène s’est accentué et l’augmentation du coût de la vie
se traduit dans les produits de première nécessité : le pain, l’huile,
le sucre, etc. Sans compter le contexte actuel mondial de crise
alimentaire et le prix croissant du carburant… La classe moyenne et les
pauvres rencontrent donc de plus en plus de difficultés à nouer les
deux bouts, même lorsque les gens ont un travail régulier. Sans parler
de l’enseignement et de la santé, deux piliers négligés et dans un état
déplorable. Comment, par exemple, peut-on s’imaginer que plus de
cinquante ans après l’indépendance, il y ait encore plus de 40%
d’analphabétisme au Maroc ? Dans les campagnes, c’est plus grave
encore. Dans ces conditions, les classes populaires ne voient plus de
perspective d’avenir dans leur pays et ceci est particulièrement
marquant pour les jeunes. Même si des différences importantes existent
entre les pays du Maghreb (par exemple, la pauvreté est bien plus
marquée en Mauritanie que chez ses voisins), toutes les populations du
Maghreb ressentent la crise de manière aiguë, alors que les gouvernants
se plient tous aux diktats du capital mondial et refusent de remplir
les revendications légitimes et minimales de leurs peuples à une vie
digne dans un Maghreb uni, et offrant à ses citoyennes et citoyens un
espace de justice sociale et de libértés démocratiques.

 

Le Croco : Quel rôle peut jouer le Forum Social Maghrébin dans ce contexte
et étant donné le type de régime politique qui caractérise la plupart
des pays du Maghreb ?

 

Driss El Korchi :
Le Forum Social Maghrébin a plusieurs finalités. Il rentre tout d’abord
dans la démarche du Forum Social Mondial, à savoir le combat contre les
inégalités, la mondialisation néo-libérale, la lutte contre toutes les
formes d’impérialismes et contre les systèmes antidémocratiques. Comme
le Forum Social Mondial, le Forum Social Maghrébin se caractérise par
sa pluralité et par sa diversité. Le FSMaghrébin n’est ni
confessionnel, ni gouvernemental, ni partisan. Il aspire à faciliter
l’articulation, décentralisée et en réseau, d’associations et de
mouvements engagés, tant au niveau local que maghrébin, en vue de la
construction d’un Maghreb des Peuples. Il vise à renforcer les
dynamiques progressistes dans le Maghreb et à encourager les libertés
démocratiques. Il se veut un espace de rencontre entre toutes les
dynamiques sociales maghrébines. Le Maghreb constitue un espace
fragmenté, à l’intérieur duquel il y a de « vraies » frontières, dont
certaines ne peuvent pas être traversées légalement. C’est notamment le
cas pour la frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie. Les
dynamiques sociales dans ces pays présentent beaucoup de similitudes et
de points communs. Malheureusement elles ne disposent pas, jusqu’à
présent, d’un espace pour se rencontrer et mener des actions communes.
C’est le cas des organisations syndicales (et particulièrement les
syndicats autonomes) ou des organisations de défense des Droits Humains
ou encore des réseaux d’associations qui se battent contre la cherté de
la vie et contre la détérioration des services publics. Ces luttes
existent donc au plan local, voire national, mais pas encore au plan
régional : un des buts du FSMaghrébin est de permettre la convergence
de toutes ces luttes au niveau maghrébin. Les approches et les
sensibilités des progressistes algériens, marocains, tunisiens,
mauritaniens et sahraouis, par rapport au contexte socio-politique,
sont assez similaires. S’il existe des différences d’un pays à l’autre,
c’est plus au niveau de la forme que du fond. La prédominance de
régimes policiers donne lieu au même genre de pratiques, quel que soit
l’endroit où l’on se trouve au Maghreb. Par rapport au contexte
sociopolitique actuel, le FSMaghrébin est un espace de renforcement des
luttes sociales et aussi un espace où toutes les questions, même celles
qui fâchent le plus, peuvent être abordées et exprimées. Son rôle est
de pouvoir garantir et de permettre à toutes les composantes
maghrébines, quelles que soient leurs opinions et à condition qu’elles
respectent la Charte de Porto Alegre, d’avoir leur place au sein des
débats. Le FSMaghrébin est toujours en gestation : en effet, nous
n’avons eu, jusqu’à présent, que des rencontres préparatoires (Bouznika
en janvier 2006, journée maghrébine de mobilisation en janvier 2008),
mais il a déjà à son actif quelques belles avancées qui se concrétisent
dans l’action quotidienne. Nous avons, entre autres, la mise en place
de la coordination maghrébine des Droits Humains, la mise en place
d’une coordination des syndicats, sans oublier les réseaux, les
alliances et les organisations transversales des divers acteurs sociaux
inter-maghrébins qui, progressivement, se structurent. A cela il faut
ajouter que le cadre du FSMaghrébin est, pour l’instant, le seul espace
où toutes les sensibilités concernant le Sahara Occidental sont
présentes et où elles débattent, quelquefois de manière passionnelle il
est vrai, pour une solution pacifique au conflit. Pour fédérer les
actions, nous travaillons tous à l’écriture d’une Charte des Citoyens
du Maghreb pour l’édification d’un autre Maghreb, un Maghreb des
Peuples. Les principes fondateurs de cette charte ont été dégagés lors
des journées maghrébines de mobilisation de janvier 2008. Nous espérons
sortir du premier FSMaghrébin avec cette charte.

 

Le Croco : Comment les autorités voient-elles la tenue du Forum ?

 

Driss El Korchi :
Le Forum, qui se veut un rassemblement de forces progressistes qui
adhèrent à la Charte de Porto Alegre, se situe évidemment en porte à
faux par rapport aux régimes politiques de nos pays, qui sont loin de
pouvoir être qualifiés de « démocratiques ». Il est clair que les
« alter-maghrébins » ne sont pas toujours les bienvenus car ils peuvent
être considérés comme des « subversifs ». Des restrictions aux
actions/réunions du Forum Social Maghrébin ont été imposées dans
plusieurs pays. Ainsi, nous n’avons pas pu tenir le premier FSMaghrébin
à Nouakchott en janvier 2008 comme il l’avait été initialement prévu
car les autorités mauritaniennes l’ont interdit de manière totalement
arbitraire. En Tunisie, toutes les rencontres du Comité de suivi du
FSMaghrébin ont été « encadrées » par des hordes de policiers, souvent
en civil, qui faisaient le maximum afin de nous empêcher de nous
réunir. Lors de la rencontre de mars 2006, tout le quartier où se
trouve le local de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme était
inaccessible. En Algérie, plusieurs rencontres du Forum Social Algérien
ont été interdites. En ce qui concerne le Maroc, où se tiendra
finalement le premier FSMaghrébin (à El Jadida) et où se sont tenues
les rencontres préparatoires de Bouznika (janvier 2006), nous
bénéficions jusqu’à présent d’une certaine marge que nous devons
renforcer et rendre durable !

 

Le Croco : Les Marocains de l’extérieur ont-ils un rôle spécifique à jouer
par rapport aux enjeux du Forum et, plus largement, par rapport à la
situation actuelle de la région ?

 

Driss El Korchi :
On ne devrait pas parler de Marocains ou d’Algériens, mais de
Maghrébins, ou plus généralement, de personnes, de démocrates, qui se
sentent concernés par la situation du Maghreb. Le Forum est ouvert à
tous. C’est clair qu’il rassemblera essentiellement des Maghrébins,
mais son espace n’est pas limité à ces derniers. Les Maghrébins de
l’extérieur n’ont pas un rôle spécifique à jouer. Ils ont une place en
tant que Maghrébins tout court, mais aussi comme citoyens des deux
rives de la Méditerranée dans la construction du Maghreb. Le fait
qu’ils se trouvent dans l’immigration leur permet d’amener une
dimension maghrébine. Car lorsqu’on discute localement, on ne se situe
pas entre Marocains ou Tunisiens, mais bien entre Maghrébins.
Cependant, il est vrai qu’à partir des pays d’immigration, il est
possible d’agir sur certains plans. Par exemple, la dynamique
tunisienne et maghrébine en France a fortement contribué à la
dénonciation de la répression des mineurs tunisiens. De même, durant
les années de plomb de la dictature au Maroc, il était plus facile de
rompre le silence et de se mobiliser contre le régime à l’extérieur.
Nous n’allons pas au Forum pour y apporter quelque chose de
particulier. Nous n’apportons pas une nouvelle vision des choses, ni
une expertise, ni des compétences. Les réflexions sont très développées
sur place. Simplement, les questions se posent différemment. Par
exemple, sur la question de la laïcité, les contextes, les sociétés
influent évidemment sur les sensibilités. Au niveau du Maghreb, les
approches des intellectuels sont quelquefois beaucoup plus laïcisantes
que dans l’immigration présente en Europe.

 

Le Croco : Dans une culture souvent qualifiée de machiste, y compris par
les femmes maghrébines elles-mêmes, quel espace y a-t-il pour les
femmes dans cette dynamique ?

 

Driss El Korchi :
Tout d’abord, dans les luttes sociales, et certainement dans le cadre
du FSMaghrébin, les militantes maghrébines n’ont pas attendu qu’on leur
« octroie un espace » : elles sont souvent les plus combatives ! Mais
pour revenir à la question, on devrait éviter de fragmenter l’espace du
Forum en sous-espaces spécifiques car les problèmes qui touchent, soit
les femmes, soit les jeunes, soit certaines minorités, touchent de
manière directe ou indirecte l’ensemble des citoyens. Par contre, au
Maghreb, nous ne vivons pas seulement dans une société « machiste »,
mais dans une société où certaines inégalités entre hommes et femmes
sont « légales » au sens juridique du terme. C’est donc un combat que
nous devons tous mener pour éliminer de telles aberrations. Le Forum
est celui de tous les Maghrébins. Il est clair que certaines questions
préoccupent plus particulièrement les femmes, mais ces questions sur le
fond ne concernent pas que les féministes. Elles intéressent tout
démocrate, tout défenseur des Doits Humains. Cela dit, l’espace du
Forum est dans l’ensemble un espace très mixte. Dans les assemblées
préparatoires, on ne voit pas un atelier où il n’y a pas une présence
féminine très active. Cela reflète une réalité de la vie associative
maghrébine : que ce soit dans les organisations syndicales ou dans les
organisations de Défense des Droits Humains ou dans les réseaux des
associations de proximité, on retrouve une présence féminine très
dynamique. Sans oublier les mouvements de jeunes où la parité entre
garçons et filles est naturelle. Au sens méthodologique, cette
question, qui est toujours en discussion, concerne la façon dont on
peut lier les questions particulières aux questions transversales et
comment mettre en place des synergies. De manière générale, il est
nécessaire de créer des liens entre les différents réseaux. Les
dynamiques féministes doivent pouvoir s’intégrer aux dynamiques
syndicales, aux dynamiques des Droits de l’Homme (d’ailleurs, au
Maghreb, on parle de « Droits Humains »). Par exemple, au niveau
syndical, la question des salaires est très importante pour les femmes
maghrébines : les salaires des femmes sont beaucoup plus bas que ceux
des hommes pour des emplois aussi pénibles, voire plus pénibles.

 

Le Croco : Il est également question d’organiser une caravane des
Maghrébins pour la libre circulation. Pouvez-vous expliquer de quoi il
s’agit ?

 

Driss El Korchi :
Pour l’instant, il s’agit encore d’une proposition d’action, car il
faut encore voir concrètement quelle sera sa faisabilité. L’une des
revendications portées par les différentes composantes du FSMaghrébin
est l’ouverture des frontières entre les pays du Maghreb et la libre
circulation des personnes. Actuellement, elles sont officiellement
fermées pour les citoyens, et pour la circulation des marchandises.
Dans la réalité, elles sont extrêmement poreuses. Et cela favorise
surtout l’illégalité, la contrebande et les trafics mafieux de tout
type. Pourtant, face au Maghreb des Peuples, il existe l’Union des
Maghreb Arabes (une espèce de « Maghreb des gouvernements »), qui
pourrait jouer un rôle dans l’intégration, ne fût-ce qu’économique, des
pays du Maghreb, mais des divergences politiques et surtout les
intérêts particuliers de chacun des régimes font qu’actuellement cette
instance ne fonctionne pas du tout. Pour revenir à la frontière
terrestre entre le Maroc et l’Algérie, elle est fermée depuis 1994 ;
depuis plus de quatorze ans, les citoyens ne peuvent pas circuler alors
que les autorités des deux pays ne font rien pour résoudre ce problème.
L’absurdité de la situation est que, si actuellement, un Marocain - un
Algérien - souhaite se rendre en Algérie - au Maroc - en toute
légalité, il peut le faire (sans visa), mais il doit s’y rendre en
avion, pas par voie terrestre (même s’il habite à un kilomètre de la
frontière) ! A l’occasion du Forum Social Maghrébin, l’idée serait donc
de former une caravane au départ d’El Jadida ou de Casablanca, qui
parcourrait en bus les quelque huit cents kilomètres qui séparent ces
villes de la frontière algérienne, jusqu’à Oujda, où elle retrouverait
une caravane de camarades algériens venus à sa rencontre de l’autre
côté de la frontière. Ce serait donc là un évènement assez symbolique
organisé pour revendiquer l’abolition des frontières entre pays du
Maghreb. La libre circulation des personnes est en effet une condition
sine qua non pour la constitution effective d’un Maghreb des Peuples.

 

source: CETRI