L’EVOLUTION ECONOMIQUE, ECOLOGIQUE, SOCIALE ET POLITIQUE PISTES, HYPOTHESES ET OUVERTURES
MEDITERRANEE 2030
Synthèse résumée
1.
Il s’agit de construire un scénario sur l’évolution socio-économique de la Méditerranée à l’horizon 2030. Ce scénario porte sur l’évolution écologique, socio-économique, socio-politique et géopolitique de la Méditerranée. Ce scénario et le scénario sur l’évolution urbaine définiront le contexte qui éclairera la réflexion sur l’évolution des médinas et des centres villes anciens des villes méditerranéennes..
La méthode proposée consiste à identifier les contradictions à l’œuvre qui vont marquer l’avenir de la Méditerranée et à les analyser à travers des rétro-projections dans le passé méditerranéen. Les plongées dans le passé permettent d’éclairer les contradictions actives spécifiques à la région. L’évolution de ces contradictions, latentes ou ouvertes, permettra de définir des embranchements et des bifurcations ; de décliner des scénarios possibles.
2.
L’avenir de la Méditerranée s’inscrit dans le cadre de la mondialisation. La phase actuelle succède, depuis le début des années quatre-vingts à une phase que l’on qualifie souvent de « fordiste » ou de « keynésienne » qui a couvert les années 1945 à 1980. Elle a été marquée par la décolonisation, l’industrialisation et l’urbanisation qui ont déterminé l’évolution de la Méditerranée. Cette phase que l’on peut qualifier de « libérale-mondiale » a été marquée par une forte expansion du marché mondial, par l’unification du marché mondial des capitaux. Plusieurs indices laissent penser que la logique de cette phase est entrée en crise. En 2030, nous serons très probablement dans une nouvelle phase qui ne peut pas être encore précisée. De ce point de vue plusieurs scénarios sont envisageables. Ces scénarios interrogeront la logique dominante qui s’imposera pour le « système-monde », y compris pour la Méditerranée. Il s’agit de scénarios « surplombant » pour l’évolution de la Méditerranée. Nous explorerons les scénarios possibles à partir de l’évolution de la région méditerranéenne.
3.
Cette analyse nous conduit à privilégier cinq approches de la Méditerranée: écologique, socio-économique, socio-politique, géopolitique, spatiale. Ces dimensions ne sont pas indépendantes. Pour chacune de ces instances nous construirons des scénarios spécifiques et par là-même partiels. Ces scénarios auront l’avantage de mettre en évidence les contradictions et les opportunités des différentes approches et de définir le contexte qui permettra d’éclairer les débats sur les politiques locales, nationales et régionales.
Nous réserverons la majeure partie des développements à la rive sud de la Méditerranée. Non que la rive nord présente moins d’intérêt, mais son évolution est complètement déterminée par l’intégration des pays méditerranéen concernés par leur appartenance à l’Union Européenne.
L’identité de la Méditerranée
4.
La Méditerranée est une plate-forme qui a fait circuler les hommes et les femmes, les savoirs et les savoir-faire, les marchandises et les initiatives. C’est un « hub » comme on dit aujourd’hui, c’est à dire un concentrateur, une plate-forme de correspondance, une zone d’interface privilégiée par sa position spatiale et ses infrastructures de communication. Un système de circulation.
Pour Fernand Braudel, l’unité c’est le climat. La Méditerranée n’est pas seulement caractérisée par son unité, elle est aussi divisée. La plus récente et la plus grave des divisions c’est celle qui marque dans la Méditerranée le partage entre les pays de la rive nord, le Nord, et les pays de la rive sud, le Sud.
5.
Comment définir la région méditerranéenne. Le centre est sans conteste aucun la mer. Mais où s’arrêtent les pourtours. La géographie est de ce point de vue à géométrie variable. Le premier cercle est celui des rives de la mer Méditerranée. Il comprend les villes riveraines et, dans chaque pays, les régions riveraines. Le deuxième cercle est celui des pays riverains, c’est le plus commode à délimiter et celui des évolutions géopolitiques.
La Méditerranée a été unifiée par les empires. L’ancrage historique dans la durée et le renouvellement constant des civilisations constitue une référence commune aux méditerranéens. La Méditerranée est fondamentalement un réseau de cités.
Priorité aux civilisations. Fernand Braudel nous invite à en reconnaître trois pour la Méditerranée : « L’Occident tout d’abord, peut-être vaut-il mieux dire la chrétienté, … Le second univers c’est l’Islam, … Aujourd’hui le troisième personnage ne découvre pas aussitôt son visage, c’est l’univers grec, l’univers orthodoxe … »
6.
Comment vivre et renouveler son identité quand on n’est plus le centre du monde. Deux pistes peuvent être avancées. La première est celle des identités multiples. Chaque méditerranéen, chaque peuple méditerranéen, chaque pays méditerranéen cultive plusieurs identités. La deuxième piste est celle des mouvements citoyens et sociaux méditerranéens qui se rencontrent et se retrouvent.
L’approche socio-économique de la méditerranée
7.
A partir de 1989, la Région Europe s’éloigne de la Méditerranée. La guerre dans les Balkans neutralise une large part de la rive Est. Le passage d’une logique financière à une logique industrielle modifie les perspectives en termes de migrations. La Méditerranée est vécue comme une nouvelle frontière hostile et dangereuse. Elle l’est d’abord pour les migrants. Elle devient une préoccupation obsessionnelle pour les Etats du Nord qui imposent l’imperméabilité des frontières comme le centre des nouveaux rapports de coopération.
8.
Plusieurs scénarios ont étudié l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire en Méditerranée, à l’horizon 2030, à partir des objectifs : assurer la sécurité alimentaire des populations ; permettre l’offre et la mise en marché des produits agricoles ; élaborer des stratégies de développement pour les territoires ruraux ; renforcer et mutualiser les capacités de formation et de recherche
Le premier scénario, « tendanciel », part du processus de mondialisation dans sa trajectoire actuelle. Il décrit la Méditerranée comme une région « en voie de dissolution ». Le deuxième est un scénario de crise qui entraverait l’émergence progressive d’un espace euro-méditerranéen. L’articulation entre mondes ruraux et urbain serait définitivement rompue au Sud ; l’Europe et la Méditerranée « prendraient leurs distances ».
Les deux autres scénarios s’inscrivent dans les esquisses des scénarios que nous avons retenus pour l’approche socioéconomique de la Méditerranée.
Le troisième scénario décrit l’intégration désordonnée de la Méditerranée au marché mondial dans sa logique actuelle. Il dessine une Méditerranée à plusieurs vitesses.Il propose des accords spécifiques sur des questions critiques, comme le changement climatique ou la crise alimentaire. Le quatrième, « souhaitable » est celui d’une Euro-Méditerranée réinventée associant stratégiquement les ressources du Nord et du Sud. Ce scénario est essentiellement fondé sur une redéfinition de la PAC qui étendrait son action au développement rural des pays du Sud. Les deux derniers scénarios proposent des hypothèses proches des nôtres.
9.
Nous examinons deux scénarios basés sur les hypothèses différentes concernant le type de rapport entre la Région Méditerranée et l’économie mondiale.
Le premier scénario met en avant la logique d’intégration plus poussée des différents pays méditerranéens dans le marche mondial fonctionnant suivant les règles actuelles. Le deuxième scénario met en avant une logique de construction régionale plus poussée fondée sur un infléchissement des politiques économiques et sociales.1
Le premier scénario s’appuie sur l’hypothèse de la poursuite des logiques présentes de gestion de la mondialisation par l’interconnexion solidaire des marchés caractérisés par le libre échange. L’intégration différenciée dans le marche mondial repose sur les politiques des Etats et se traduit par un espace ouverts de conflits de différentes nature ; c’est le « scénario du libéralisme de conflits ».
Pour éviter les tendances lourdes négatives, on peut préconiser : la diversification de la production et des exportations:hors hydrocarbures ; l’augmentation des infrastructures et d’échange de masse destinés aux besoins de proximité internes ; une politique industrielle et de services commune ; la priorité donnée à cinq axes (l'eau ; l’agriculture vivrière et de ses marchés ; la maîtrise des ressources naturelles et de l'environnement. ; les capacités humaines scientifiques et techniques ; l’éducation et la formation .
10.
Le second scénario est en rupture avec les tendances actuelles. Il n’ignore pas le marché mondial mais fait l’hypothèse qu’une politique régionale coordonnée des Etats de la région est possible. Les Etats développeraient un marché répondant aux besoins de masse de la région et la protégeant à long terme des futures dégradations écologiques. Cette approche repose sur l’hypothèse d’un fonctionnement des marchés correspondant à l’accès aux droits pour les habitants. Elle implique aussi une démocratisation des régimes ouvrant le champ politique à la participation active des citoyens. C’est un « scénario de l’accès aux droits »..
Il repose sur trois hypothèses. L’hypothèse de la démocratisation peut sembler improbable, mais n’oublions pas la transition réussie en Europe du Sud il y a moins de trente ans et celle actuelle de l’Amérique Latine. L’hypothèse de la coordination régionale et des accords régionaux correspond à une tendance géopolitique mondiale. L’hypothèse du développement durable se renforce avec la prise de conscience des crises écologiques, elle peut faciliter les accords régionaux. L’hypothèse de l’accès aux droits, et de la redistribution, progresse dans la pensée du développement à l’exemple timide des OMD (Objectifs du Millénaire pour le Développement).
11.
L’approche par les deux scénarios permet d’identifier les contradictions et les enjeux. Elle indique les politiques méditerranéennes à construire : l’évolution démographique et la question essentielle des migrations ; le déficit agricole de la rive Sud et la crise alimentaire ; les matières premières et les modèles d’industrialisation ; l’accès au marchés, particulièrement intérieurs et méditerranéen ; le niveau de vie et les politiques sociales ; le système des rentes et des privilèges.
L’approche écologique de la Méditerranée
12.
Nous avons choisi de différencier les approches économiques et écologiques, une approche intégrée développement durable ne nous paraissant pas, à un horizon 2030, correspondre à la réalité des situations méditerranéennes.
La Méditerranée, « écorégion » d’une richesse extrême, est très menacée et déjà largement dégradée. depuis deux à trois générations. La demande de services issus de l’écosystème (de nourriture, d'eau douce, de matières premières et d’énergie) va grandissant. Dans une région déjà structurellement exposée au départ (aridité partielle et couverture végétale fragile, faiblesse des ressources en terre et en eau, pression démographique sur un littoral de plaines limité, vulnérabilité croissante aux risques naturels et climatiques, histoire politique constamment mouvementée et dominée par des régimes autocratiques ….), les fléchissements à vingt ans sont très préoccupants.
13.
La mer et le littoral marin témoignent de la gravité des pollutions et des déséquilibres écologiques. L’utilisation de l’eau douce va bien au-delà des besoins durables ; 30% des prélèvements d’eau pour l'irrigation excèdent les taux d'approvisionnement. Les états ont adopté de longue date des politiques de gestion non économe, sacrifiant le long terme.
Les systèmes agricoles couvrent une faible part de la superficie de la région. Ils se caractérisent par une mauvaise couverture forestière, l’érosion des sols et la dégradation des terres due aux conditions d’utilisation (azote, phosphore). La désertification et les autres formes de dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs, parmi lesquels les variations climatiques et les activités humaines affecte les conditions de vie de millions de pauvres et crée des pressions migratoires, principalement en périodes de sécheresse, totalement non anticipée.
L’efficacité énergétique est directement liée à la question des nuisances. La poursuite des tendances actuelles annonce une forte montée des coûts environnementaux de congestion, de pollutions et de bruits avec une prévision de triplement des trafics de fret terrestre. Il faudra globalement consommer vingt fois moins par tête d’énergie pour faire reculer les dangers.
Au regard des arbitrages entre court et long terme, les rentes de situation issues principalement des hydrocarbures, aujourd’hui globalement croissantes du fait de l’augmentation récente des prix mondiaux, ne s’est encore nulle part traduite par une manifestation de modification de la décision économique. Les régimes de croissance sont très peu orientés vers la dépense publique dans l’intérêt général et pour préparer l’avenir. Les ressources sont toujours mal utilisées en termes de capital transmissible aux générations futures.
Le poids des blocages internes dans les pays du sud accentue la concurrence sur les ressources naturelles. Les tendances ne sont pas supportables à moyen et long terme, ce qui implique de changer théoriquement de trajectoire de développement.
14.
Les deux scénarios retrouvent les orientations développées.
Le scénario du libéralisme de conflits, décrit la poursuite des tendances présentes de connexion de la Méditerranée aux marchés mondiaux sans obstacles significatifs au libre échange tel que pratiqué au nord comme au sud. Dans ce cas, la Région réagit aux contraintes écologique et ne les prévient pas. Les régimes de croissance au sud demeurent rentiers tout en affirmant, dans les discours, des objectifs d’action sur les écosystèmes. Il s’en suit la faible coopération Nord/Sud et surtout Sud/Sud ainsi qu’une intégration modeste du développement durable dans les politiques régionales et de coopération.
Le second, celui de l’accès aux droits, suppose une logique de développement régional durable impliquant le contrôle de la libéralisation des échanges en vue de réaliser l’accès des pauvres aux droits par des politiques de type keynésien et d’y conformer les configurations d’intégration aux marchés mondiaux.
Deux sous scénarios contrastés peuvent être envisagés :
Dans un premier cas, l’écologie pourrait être instrumentalisée pour justifier du point de vue de la gravité et de l’urgence l’exercice de l’arbitraire dans le champ politique,. l’écologie succèderait en quelque sorte au développement en tant que discours simplificateur. La Méditerranée sera fragmentée, sans programme écologique commun.. La lutte contre la pauvreté reste symbolique, justifiant des régimes durs.
Dans un second cas, la question écologique (l’intégration de l’environnement et de la durabilité dans l’ensemble des politiques économiques et de coopération régionale) créerait au sud une opportunité de politiques dans tous les domaines d’avenir.
15.
De grands chantiers régionaux sont nécessaires dans trois domaines ::
- les configurations étatiques solides et légitimes, menant des politiques de régulation, basées sur des alliances sociales et une relative égalité sociale interne.
- a capacité d’apprentissage qui fait émerger le « capital social collectif», clef de voûte pour sortir des « trappes de pauvreté »,
- L’intensification des échanges multiformes régionaux maîtrisés et les politiques budgétaires, financières et monétaires communes
L’enjeu essentiel pour l’espace méditerranéen est celui de la coopération pour une vision commune et des stratégies convergentes d’intégration régionale pour consolider les liens entre les sous-régions du sud et de l’est avec la Région Europe en particulier.
L’approche socio-politique de la Méditerranée
16.
L’approche socio-économique et l’approche écologique sont confrontées à la question des pouvoirs dans les sociétés et à la question géopolitique. La question des pouvoirs est directement liée à la stratégie des acteurs qui définissent des modèles de pouvoir probable. La nature des Etats est au centre de la question du pouvoir. La question ne se résume pas à la démocratisation.
L’affirmation de l’Etat nation entraîne la fragmentation de l’espace méditerranéen. Les nouveaux modèles de pouvoirs s’avèrent insuffisants pour produire une cohésion et une cohérence des espaces politiques, qu’ils soient restreints à la nation ou élargis à des ensembles sous régionaux.
La recherche des unions d’Etats s’explique par la conscience et la volonté de constituer une force face aux blocs existants. Elle se heurte à la construction des Etat-Nations. La volonté d’union est portée par les opinions publiques.
La demande de régionalisation est forte. Les Etats nationaux sont sollicités pour devenir une Fédération de régions. Elle se retrouve dans la décentralisation qui apparaît comme un processus contradictoire, décentralisation économique qui affaiblit les Etats et une décentralisation citoyenne qui répond à une revendication de démocratie de proximité. De ce point de vue, le renforcement des collectivités locales, dont beaucoup sont élues, constitue une évolution remarquable.
Plusieurs facteurs déterminent l’évolution des modèles de pouvoir : l’instabilité sociale annoncée par les crises sociales et alimentaires ; la revendication de démocratie de proximité ; l’articulation entre les rentes et l’ajustement au marché mondial ; la réponse à l’insécurité écologique ; la tendance à la régionalisation et ses risques de fragmentation ; la montée en puissance de l’islam politique.
17.
Deux scénarios se dégagent : un autoritarisme plus agressif des pouvoirs ; une plus grande ouverture démocratique.
Un autoritarisme plus agressif des pouvoirs s’inscrit dans les trajectoires actuelles. De tels régimes s’appuient sur : les dangers du régionalisme pour l’unité nationale et la garantie donnée à l’Etat par l’armée. ; l’ajustement au marché mondial qui entraîne des batailles très violentes pour le contrôle de la rente et donne des pouvoirs considérables aux services de sécurité spéciaux et parallèles ; Les dangers écologiques servent de justification à un pouvoir fort capable de prendre des mesures impopulaires et d’assurer l’efficacité de l’Etat.
Une ouverture démocratique s’inscrit dans une évolution d’ensemble à l’échelle de la Région, à l’exemple de l’Europe du Sud et de l’Amérique Latine. Elle devrait dépasser l’intégration superficielle de la démocratisation par un processus électoral contrôlé par les pouvoirs en place. Elle bénéficierait du soutien des formes organisées multiforme des sociétés civiles qui affleurent à travers les pratiques sociales et les mobilisations.
18.
La question discriminante dans la différenciation entre autoritarisme renforcé et démocratisation est celle de l’évolution de l’islam politique. Deux formes sont possibles pour les régimes autoritaires. D’abord les modèles « éradicateurs » consistant à mener la guerre à l’islam politique sous ses différentes formes. L’autre possibilité est l’alliance entre les oligarchies militaires et islamistes ouvrant la voie à de nouveaux totalitarismes. Cette voie est à la recherche d’un compromis, plus général que celui passé avec les monarchies théocratiques, entre les oligarchies islamistes et les puissances occidentales, notamment les Etats-Unis.
La démocratisation doit répondre à la question de l’insécurité sous ses différentes formes. Elle doit le faire sans céder aux idéologies sécuritaires. Elle suppose des politiques sociales permettent de lutter contre les inégalités et les discriminations. Elle implique surtout une unité politique qui soit fondée sur l’acceptation d’un projet d’avenir commun et sur le respect de la diversité des sociétés. La démocratisation n’est envisageable que si un accord est trouvé entre les « oppositions démocrates » et les « formes démocratiques de l’islam politique ». Ce compromis historique entre islam politique et mouvements de défense des droits est la condition d’une ouverture démocratique à l’échelle de la Région. Elle concerne les deux rives.
19.
L’évolution politique à 2030 s’inscrit l’ouverture d’un nouveau cycle historique des modèles de pouvoirs politiques. Elle implique le dépassement du modèle : l’armée, le parti unique et le Chef. Elle implique aussi la fin du cycle de semi-mimétisme pour le modèle européen. Plusieurs facteurs vont dans ce sens. L’islam politique met en question l’exclusivité de la domination idéologique et économique de l’Occident. L’arrivée sur la scène internationale des nouvelles puissance émergentes, telles que la Chine et l’Inde, leur présence de plus en plus manifeste au Maghreb et au Machrek va aussi élargir la discussion sur les modèles de pouvoirs politiques.
L’approche géopolitique de la Méditerranée
20.
La Méditerranée n’est plus au centre du monde, pourtant, elle compte. L’afflux considérable de visiteurs dans ses cités en est un indice. La combinaison des matières premières qui aiguisent les convoitises et des affrontements idéologiques et religieux fait de la Méditerranée des guerres et des conflits une des plaques tournantes de la géopolitique mondiale.
L’évolution des grandes régions, par rapport à la crise de l’hégémonie des Etats-Unis se différencie dessinant une nouvelle carte géopolitique multipolaire. En Asie du Sud, notamment en Chine et en Inde, la réponse passe par la compétition économique. En Amérique Latine, la réponse correspond à l’émergence d’un mouvement continental « civique » qui prolonge une phase de démocratisation. Au Moyen Orient, la réponse passe par la remise en cause des options militaires dans l’accès aux ressources énergétiques et par la multiplication des guerres et des terrorismes à travers toutes leurs variantes. Les Etats-Unis ont des difficultés à imposer une sortie rapide de crise régionale, même s’ils peuvent encore adapter leur intervention militaire.
La crise libère, dans chaque grande région, la concurrence entre les puissances régionales. Ainsi des affrontements entre Israël, l’Iran, la Turquie et l’Arabie Saoudite au Moyen Orient. La nouvelle course au nucléaire militaire en découle directement. Le refus d’envisager un désarmement nucléaire généralisé rend peu crédible la capacité des puissances nucléaires à en empêcher l’accès par le droit international.
21.
Cinq guerres et conflits verrouillent les évolutions régionales
- La guerre entre la Palestine et Israël est le conflit central qui détermine l’avenir et dont les conséquences dépasse largement la Région. Elle mine la crédibilité du droit international confronté au bon vouloir des Etats-Unis. Elle empêche depuis plus soixante ans la constitution d’un ensemble régional à l’est de l’espace méditerranéen.
- La guerre en Irak menée par les Etats Unis réintroduit le pôle iranien comme pôle déterminant dans la région.
- La guerre dans les Balkans indique que la frontière l’Europe n’est pas encore stabilisée.
- Le conflit Kurde pointe les contradictions entre les peuples et les frontières des Etats..
- La guerre au Sahara occidental bloque la construction du Maghreb.
La permanence des guerres favorise les oligarchies militaires et leur alliance avec les oligarchies liées aux courants islamistes. La paix est devenue la question principale dans la Région. Les Etats-Unis et l’Union Européenne ont–elles intérêt et sont-elles en mesure de participer à l’apparition d’espaces économiques unifiés ? L’aimantation politique de la Région se réorganise avec la présence rapide et massive de l’Iran, de la Chine et de l’Inde.
22.
Un projet méditerranéen pourrait être envisagé à partir des accords entre les sous-régions. Quatre hypothèses sont envisageables La première est celle de l’acceptation par les Etats de la rive sud du plan du Grand Moyen Orient proposé par les Etats-Unis et mis en œuvre par les accords bilatéraux. La deuxième celle de l’acceptation des projets de l’Union Européenne d’une Union Méditerranéenne qui confirmerait un leadership européen sur la Méditerranée. La troisième est celle d’un rapprochement entre les pays de la rive Sud et les pays émergents, Chine, Inde et Brésil. La quatrième est celle de l’autonomie de la Région Méditerranée à partir d’un espace commun de propositions et de régulation entre les sous-régions méditerranéennes.
Deux scénarios en résultent Celui d’une intégration renforcée et dispersée de la Méditerranée dans l’économie mondiale sans différencier le Grand Moyen Orient et l’Union Méditerranéenne. Celui d’une recherche d’autonomie relative de la Méditerranée dans l’économie mondiale à travers le renforcement des sous-régions et leur coordination. Le rapprochement avec les pays émergents, sans être un scénario, représente la variable principale d’ajustement à la disposition de ceux qui voudraient construire une alternative en Méditerranée. C’et une variable majeure d’opportunité.
Le scénario, tendanciel, d’insertion dispersée de la Méditerranée dans l ‘économie mondiale est compatible avec la poursuite des guerres et des conflits et avec les alliances actuelles. Il pourrait malgré tout permettre d’explorer des intérêts communs et d’expérimenter des espaces communs dans les sous-régions.
Le scénario, optimiste, du renforcement d’un devenir autonome de la Méditerranée passe pal la construction d’espaces économiques communs par sous-région et d’un espace méditerranéen de régulation, de coopération, de propositions et d’initiatives communes. Il nécessite, pour être achevé, un règlement pacifique, dans le cadre du droit international, des guerres et des conflits qui verrouillent l’avenir de la Région et des sous-régions. Ce n’est pas un préalable. La construction des sous-régions peut faciliter le règlement des conflits en définissant un espace de développement post-conflit et en facilitant ultérieurement la prévention des conflits.
23.
Ce scénario s’inscrit dans le renforcement des tendances sur trois questions : les accords de marchés communs par sous-régions ; la dimension écologique dans le développement durable à partir des Conférences d’Etats ; la démocratisation dans toute la Région. La démarche progressive implique de rechercher des Conférences des Etats, pour la Région, sur des accords sur des sujets d’intérêts communs. Dans les sous régions, d’encourager des accords d’échanges économiques, des harmonisations des règles, des plans d’investissements, des schémas d’infrastructures. De multiplier des programmes de recherches et de formation sur les perspectives méditerranéennes pour former les générations à venir de responsables et préparer les « stocks » de propositions et de mesures qui pourraient concrétiser les politiques futures. De s’appuyer sur l’opinion publique méditerranéenne, à travers l’opinion publique des différents pays, pour le règlement des conflits et des guerres. D’organiser les rencontres et les initiatives communes des méditerranéens à travers les mouvements sociaux et citoyens (syndicats de salariés, paysans, écologistes, consommateurs, femmes, respect des droits, solidarité et solidarité internationale, …) pour construire une société civile méditerranéenne dans un large processus de démocratisation incluant notamment la fin des régimes dictatoriaux et le respect des droits, notamment des droits des migrants.
L’approche urbaine de la Méditerranée
24.
En Méditerranée, l’urbanisation accélérée dans le sud coexiste avec une phase de saturation dans la rive nord accompagnée d’une croissance des surfaces urbanisées. Elle se répartit dans une armature urbaine qui structure un maillage urbain très dense. Dans l’avenir, la question stratégique ne sera plus l’explosion démographique, ce sera celle des migrations.
Les politiques de désengagement économique ont affaibli les bases sociales des Etats. Les stratégies d’accès aux rentes définissent les fractionnement des couches sociales privilégiées.
La crise alimentaire et les émeutes de la faim montrent les limites de l’intégration désordonnée au marché mondial. Les couches moyennes s’accroissent numériquement mais ont beaucoup de mal à sécuriser leurs positions sociales. Les collectivités locales et les institutions locales offrent aux plus actifs une possibilité d’intervenir dans l’espace public.
Les mouvements sociaux urbains sont très actifs. Dans les villes du nord, ils prennent la forme de mouvements associatifs, Dans les villes du sud, on trouve aussi ces formes d’organisations associatives. On trouve plus souvent des formes de solidarité autour des mosquées. Il n’y a pas de différence de nature avec les formes de solidarité, dont certaines sont encore liées aux paroisses chrétiennes. Il s’agit de formes organisées de ce que l’on appellera, faute de mieux des sociétés civiles et qui recréent de l’associatif, au sens premier du terme, celui de « faire société ».
25.
Le réseau des villes méditerranéennes, et particulièrement des métropoles et des villes moyennes peut être le support de la construction d’une Région Méditerranée. Pour faire face à un doublement de la population urbaine de la rive Sud, d’ici 2030, il faudra financer et construire autant d’équipements et d’infrastructures urbaines que celles qui existent, sans compter l’insuffisance existante pour une grande partie de la population urbaine actuelle. Il devrait être financé au niveau méditerranéen. Elle renforcerait l’hypothèse d’un marché méditerranéen appuyé par un programme d’infrastructures ambitieux.
Face au modèle urbain libéral mondial qui projette le scénario du libéralisme de conflit, un modèle urbain alternatif correspondrait au scénario de l’accès aux droits celui des « métropoles solidaires ». On peut en noter des expérimentations et des préfigurations partielles.
Avec la création des villes nouvelles, dès la colonisation, la muséification des médinas a été entamée. Dans les villes européennes, Le centre ne sont pas abandonnés aux affaires et au tourisme. La restauration ne donne pas une ville musée. Les centres villes anciens entretiennent des rapports complexes avec les quartiers populaires et les quartiers dégradés.
C’est au niveau de cet ensemble que peuvent se jouer des avenirs différents. L’évolution de l’Islam politique en est un principaux facteurs. La légitimité politique se gagne dans la ville. C’est dans les villes que se jouera l’alternative entre l’alliance des oligarchies militaires et islamistes, d’une part, ou de l’autre, la convergence entre ceux qui, à partir de l’Islam, lieront la revendication de justice sociale et un mouvement de sécularisation et ceux qui, par ailleurs, lieront la lutte contre les discriminations et les inégalités avec les revendications de libertés et de démocratie contre les pouvoirs oligarchiques.
Eléments de conclusion
26.
A partir des scénarios envisagés, trois évolutions possibles peuvent être synthétisées :
La continuation des tendances actuelles vers un libéralisme des conflits. Dans cette perspective, La Méditerranée du sud ne peut mieux faire qu’aujourd’hui : faible croissance inégalitaire, ignorance du long terme écosystémique, manipulation du religieux et des particularismes par des régimes réactionnaires. Dans cette perspective, la décomposition croissante des capacités de gestion sociale peu aboutir dans de nombreux endroits à des situations anarchiques durables, à l’image par endroits de ce qui se passe ailleurs en Afrique (Somalie, Grands Lacs,…) .
Un libéralisme tempéré par un règlement des conflits majeurs. L’amélioration de la situation présente pourrait connaître plusieurs paliers, du niveau le plus faible de progrès social jusqu’à une perspective réelle de développement durable à la mesure des enjeux. Ce qui est important, c’est la nouvelle dynamique rendue possible par l’événement du changement bénéfique de la politique des Etats-Unis qui libèrerait d’importantes marges de manœuvre en vue du changement.
Une région organisée par des espaces coopératifs dans les sous-régions. Elle correspond à l'option asiatique qui préserve la souveraineté des États et la possibilité de coexistence de processus de transformation internes hétérogènes. Elle s’appuie sur des marchés internes constitués et des États affirmés. Elle suppose l’accroissement d’échanges sud–sud équitables. Les accords avec les pays émergents constituent une variable d’ajustement pour construire les sous-régions. Elle implique surtout, en Méditerranée du sud, la mobilisation des capacités humaines, aujourd’hui gelées.
27.
Une évolution favorable se heurte à la permanence de conflits majeurs entre acteurs aux moyens inégaux, entraînant pour une grande part le délitement des Etats au Sud et la précarité de leurs peuples et empêchant un dynamisme politique, économique et culturel commun.
Le devenir de la Méditerranée dépend, dans ce sens, de la volonté politique des Etats-Unis. Si cette volonté ne se manifeste pas, il appartient aux sociétés de faire pression hors du champ du pouvoir direct des Etats. La voie à suivre se trouve dans les démarches citoyennes organisées assumant localement et en réseau de plus en plus étendu les tâches quotidiennes de survie et la revendication du changement. La voie, difficile et laborieuse, est néanmoins pleine de promesses à long terme. Elle accroît la capacité politique des couches populaires et leur permet de s’organiser pour revendiquer l’accès aux droits. Elle prépare une réelle base populaire au changement au cas où les gouvernements ont l’opportunité d’agir dans le sens du progrès.
Les solidarités citoyennes entre le Nord, le Sud et l’Est peuvent plus aisément se construire, en situation tendue, que les rapports entre appareils d’Etats ou de partis. Elles préfigurent ce qui est possible et agissent efficacement sur les esprits contre les conservatismes. Les sociétés méditerranéennes disposent de ressources humaines capables de dessiner concrètement des solutions à leurs problèmes et de vivre ensemble. L’avenir de la Méditerranée n’est pas de redevenir un centre du monde exclusif. Il est de réinventer de nouveaux avenirs du monde.
Raymond Benhaïm, Ghazi Hidouci, Gustave Massiah
Paris, 20 mai 2008